À la suite de Georges Molinié, nous envisageons la stylistique comme une praxis. C’est à la philosophie marxiste que l’on doit « la notion matérialiste de praxis (activité de production matérielle) qui souligne l’importance des conditions sociales et des conditions techniques de l’utilisation du langage par des sujets concrets déterminés historiquement (praxis linguistique) » (Branca-Rosoff, dans Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 461). En tant que praxis, la stylistique aborde son objet d’étude, l’« utilisation du langage », selon deux axes de recherche principaux : un axe contextuel (les « conditions sociales ») et un axe technique (« les conditions techniques ») qui relève de la linguistique appliquée. Commencer par l’axe technique nous permet de répondre à des questions définitoires fondamentales pour notre approche de la stylistique. L’axe contextuel fera l’objet de notre prochain article.
L’axe technique
Nous allons développer l’axe technique en deux temps. Il nous faut, en effet, distinguer entre la composante technique de l’objet d’étude, ici la praxis linguistique, et les composantes techniques de l’appareil d’analyse utilisé pour étudier ces mêmes « conditions techniques de l’utilisation du langage ».
1. « Les conditions techniques de l’utilisation du langage »
Dans cette acception[1], le terme « technique » désigne « ce qui est relatif aux procédés utilisés pour la réalisation d’une activité particulière [ici, l’activité langagière], au savoir-faire requis pour la maîtrise d’une tâche, d’une activité ». L’étude des « condition techniques de l’utilisation du langage » entraîne, de fait, une analyse préalable des « procédés techniques » propres à la pratique langagière, que l’on peut étendre, selon le phénomène étudié, à un questionnement scientifique sur l’« importance de la technique, les difficultés techniques de [l’utilisation du langage], la compétence, l’habileté et la qualification technique de quelqu’un [ici, l’émetteur au sens large, qui comprend le locuteur, l’énonciateur, mais aussi, dans le cadre, par exemple, d’une articulation entre stylistique et musique, le compositeur et l’exécutant] ». L’étude de la composante technique dans l’utilisation du langage nous amène également à considérer tous les aspects des « applications de la science, de la connaissance scientifique ou théorique, dans les réalisations pratiques » du langage et nous permet de comprendre et d’expliquer « le fonctionnement d’un appareil […], d’un processus ou d’un mécanisme » langagier.
Les recherches menées sur la praxis linguistique ont généré une importante littérature scientifique, des courants de pensée (majoritairement linguistiques et philosophiques) et des approches d’analyse (grammaticale – descriptive et prescriptive –, structuraliste, pragmatique, praxématique, stylistique, sémiotique, etc.) qui constituent, aujourd’hui, des disciplines à la fois autonomes et complémentaires, souvent rassemblées dans une hyper-discipline, la linguistique, ou plus largement, dans un champ disciplinaire, les sciences du langage. Ainsi, « la stylistique est partie de la linguistique, entendue au sens de science du langage » (Molinié, 1986 : 9). Concernant les sciences du langage, Georges Molinié ajoute :
Il ne faut pas être dupe de ce terme de science, surtout à cause des connotations de sciences exactes qui lui sont indûment, et comme par atavisme, attachées. Mais on peut appeler science l’investigation systématique et technique du domaine particulier de l’activité humaine qu’est le langage : une telle science, la linguistique, comprend incontestablement des disciplines diverses : phonétique et phonologie, sémantique, lexicologie, syntaxe (pour ne citer que des domaines bien connus)… stylistique. L’objet de chacune de ces disciplines est plus ou moins manifeste, mais on conçoit aisément qu’il s’agit chaque fois d’une aire à délimiter dans le phénomène linguistique. En tout cas, linguistique n’est pas pris au sens d’une théorie linguistique spéciale. (Ibid. : 9-10)
Georges Molinié met en évidence l’interconnexion et l’interaction qui existe entre toutes les disciplines rassemblées sous le nom de sciences du langage :
La relation avec la sémiotique permet de préciser les choses. Considérée moins dans la rigueur de la doctrine que dans son esprit et d’un point de vue global, la sémiotique explore la portée significative vers l’extérieur – la significativité – d’un système sémiologique donné : le langage ; elle emprunte donc une partie de ses méthodes à d’autres sciences qu’à la linguistique. Il n’empêche que les questions de représentativité, de valeurs significatives, sont au cœur de la problématique stylistique : décrire le fonctionnement d’une métaphore ou l’organisation d’une distribution de phrase, c’est nécessaire ; mais cette opération n’a d’intérêt que si on peut aussi mesurer le degré du marquage langagier repéré en l’occurrence. Et cette mesure, de près ou de loin, est d’ordre sémiotique. (Ibid. : 10)
2. La stylistique comme appareil d’analyse
Comme nous l’avons dit dans notre article « Qu’est-ce que la stylistique ? (Partie I, Cadre théorique : la stylistique de la langue et la stylistique littéraire) » la stylistique puise dans la rhétorique et dans la linguistique (entendue au sens large, qui inclut donc la grammaire), mais aussi dans la poétique et la sémiotique. Elle constitue un champ disciplinaire au sein d’une hyper-discipline scientifique, la linguistique, dont elle partage la technicité, technicité qui se réalise dans une « technologie lexicale et conceptuelle foisonnante » (Neveu, 2009 : 3) :
Pour celui qui s’initie à la discipline, la linguistique est d’abord un problème de mots. Des mots qui échappent en permanence à l’interprétation, soit en raison d’une trop grande technicité et d’une forme qui ne laisse rien apparaître de la valeur, soit parce qu’issus du langage ordinaire, leur trompeuse familiarité semble indiquer une perspective qui se révèle à l’usage erronée.
Que signifient les mots classifiance, diathèse, implicature, indexical, méronymie, prédicativité, subduction ? Qu’est qu’un sémème ? En quel sens faut-il entendre des expressions comme désignateur rigide, morphème zéro, référent opaque ? Quel peut être l’emploi des mots saillance ou saturation ?
Il n’y a bien sûr dans ces énigmes sémantiques rien qui soit spécifique à ce domaine de connaissances. La philosophie, la science juridique ou physique, par exemple, sont également productrices d’une technologie lexicale et conceptuelle foisonnante, dont la part d’ombre ne semble pas moins impénétrable au néophyte. (Id.)
L’appareil d’analyse de la stylistique, à l’instar de celui la linguistique, est affaire de mots. Pratiquer l’analyse linguistique (et stylistique) implique la connaissance théorique et pratique d’un lexique partagé qui nous permet de penser l’objet d’étude, de le comprendre, de l’expliquer et de l’interpréter de manière scientifique. La stylistique met à notre disposition, sous la forme d’un lexique technique, un puissant appareil interprétatif, constitué de notions et de concepts, qui nécessite lui-même un apprentissage technique. Cet apprentissage se fait traditionnellement par l’étude des textes littéraires riches en singularités linguistiques et en saillances stylistiques, et a pour but l’acquisition d’automatismes techniques (comme un musicien acquiert des automatismes techniques par la pratique des gammes, entre autres exercices). Leur finalité est l’élaboration d’une attitude de lecture herméneutique du texte et du discours fondée sur la compréhension, l’explication et le commentaire, en diachronie ou en synchronie, des mécaniques et des systèmes formels, structurels et sémantiques, explicites et implicites, ainsi que sur leurs effets sur le récepteur. Pour résumer, lorsqu’on pratique l’analyse stylistique, « on installe au départ un praxis, et on examine ce qu’on trouve à la fin » (Molinié, 1986 : 9). En outre, « on admet qu’il s’agit d’analyser des faits langagiers. Mais quels sont ces faits ? Il est possible d’y voir plus clair en situant la discipline par rapport à d’autres, avec lesquelles elle a partagé le vaste mouvement herméneutique de notre période : la linguistique, la sémiotique et la critique » (Id.). Précisons maintenant les objets d’étude de prédilection de la stylistique verbale, le texte et le discours.
Texte et discours
La notion de texte entre fréquemment en concurrence avec celle de discours et mérite que nous développions, ne serait-ce que brièvement, leurs spécificités d’emploi en linguistique. Pour cela nous allons nous appuyer sur la notice que consacre Frank Neveu au couple « discours/texte » (2009 : 33-34) :
Les notions de discours et de texte entrent fréquemment en concurrence dans l’analyse linguistique, qu’il s’agisse, par exemple, de décrire les faits de cohésion et de cohérence, ou d’établir des typologies. Cette concurrence s’est longtemps réglée au bénéfice du discours, d’installation plus ancienne que le texte en linguistique, et employé avec des valeurs très diverses et à différents niveaux d’analyse. On pensera entre autres au discours comme langage mis en action, c’est-à-dire comme langue assumée et actualisée par un sujet parlant, comme instance d’énonciation, comme mécanisme conditionnant l’énoncé, comme énoncé de volume supérieur à la phrase, comme échange conversationnel, ou encore comme système de contraintes régissant la production des énoncés d’un point de vue social ou idéologique, voire comme système de signes non verbal (voir Georges-Elia Sarfati, Éléments d’analyse du discours). Quant au texte, on l’a longtemps relégué au rôle de corpus.
Les développements de l’analyse de discours et de la linguistique des textes ont permis de clarifier quelque peu les champs d’application respectifs de chacune des deux notions. Partant des travaux de François Rastier (Sens et textualité), on réservera la notion de discours à un ensemble d’usages linguistiques codifiés, ensemble qui est subordonné à une pratique sociale (discours juridique, religieux, scientifique, etc.), et on réservera la notion de texte à une suite linguistique autonome, qu’elle soit orale ou écrite, constituant un objet empirique, cohésif et cohérent, et produite par un énonciateur dans le cadre d’une pratique sociale spécifique. Dans cette perspective, il apparaît que le système linguistique ne saurait produire à lui seul un texte. D’autres codifications sociales entrent en jeu, et notamment le genre. Un discours est donc articulé en divers genres correspondant à autant de pratiques sociales. Si bien que, comme le suggère François Rastier, un genre est ce qui rattache un texte à un discours.
Définir les postes d’analyse de la stylistique, c’est-à-dire son objet d’étude, son appareil notionnel et conceptuel, ainsi que sa visée interprétative, passe par une compréhension de la linguistique et du champ disciplinaire qu’elle englobe.
La linguistique est la science qui a pour objet l’étude du langage, c’est une discipline dont l’étude porte sur une unique sémiose, sur un unique « ensemble systématisé de signes » (Neveu, 2009 : 104), le langage verbal. En outre, Ferdinand de Saussure dit de la linguistique qu’elle « a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même » (Saussure, 1971 [1916] : 317).
Langue et langage
Ces deux appréhensions restreintes de la linguistique font apparaître deux notions, celle de langage et celle de langue, qui
ne recouvrent pas exactement les mêmes réalités. Ferdinand de Saussure, dans le Cours de linguistique générale, présente la langue comme une partie du langage, plus précisément comme un produit social issu de la faculté de langage des individus. Elle est pour lui un ensemble de conventions nécessaires adoptées par la société pour permettre à ses membres d’exercer cette faculté. Au langage défini comme une réalité multiforme et hétérogène, relevant à la fois des domaines physique et psychique, individuel et collectif, s’oppose donc, chez Saussure, la langue, qui est un tout en soi et un principe de classification : « Pour attribuer à la langue la première place dans l’étude du langage, on peut […] faire valoir cet argument, que la faculté – naturelle ou non – d’articuler des paroles ne s’exerce qu’à l’aide de l’instrument créé et fourni par la collectivité ; il n’est donc pas chimérique de dire que c’est la langue qui fait l’unité du langage » (Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Introduction, chap. III).
Dans cette optique, le langage est constitué d’une part de la langue, qui est le matériau commun aux différents locuteurs, et d’autre part du discours (ou parole, chez Saussure), qui en est l’actualisation et la réalisation individuelle.
Dans une perspective plus large, la notion de langage désigne également tout système de signes codifiés (verbaux ou non verbaux), et prend la valeur du terme communication. (Neveu, 2009 : 65-66)
Dans le cadre d’une démarche intersémiotique, la notion de langage s’inscrit à la fois dans la perspective linguistique décrite par Frank Neveu et dans la « perspective plus large » mentionnée à la fin de cette définition des termes langue et langage. L’articulation entre stylistique et musique nous amènera en effet à examiner et à montrer un réseau d’analogies et d’homologies systémiques, de correspondances logiques, mais aussi de spécificités linguistiques, entre « deux systèmes de signes codifiés » : le langage verbal et le langage musical.
D’autre part, l’étude de « l’utilisation du langage par des sujets concrets déterminés historiquement (praxis linguistique) » (Branca-Rosoff, dans Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 461) se fait, et c’est là presque un paradoxe, au moyen du langage même et d’une langue façonnée en vue d’être la composante fondamentale d’un appareil d’analyse, la stylistique, envisagé comme une praxis ; on installe une praxis, qui est ici science interprétative de l’utilisation du langage, pour étudier une autre praxis, non restreinte, et qualifiée pour cette raison du terme large de « linguistique ».
L’axe technique, que nous avons abordé en deux temps, 1) la composante technique de l’objet d’étude, c’est-à-dire de la praxis linguistique, et 2) les composantes techniques de l’appareil d’analyse utilisé pour étudier ces mêmes « conditions techniques de l’utilisation du langage », fonctionne en interdépendance avec un second axe de recherche : l’axe contextuel (voir « Qu’est-ce que la stylistique ? (Partie III 2/2, La stylistique : une praxis, l’axe contextuel »).
[1] Cette définition provient du Trésor de la Langue française informatisé, accessible en ligne : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/technique
Bibliographie
CHARAUDEAU Patrick et MAINGUENEAU Dominique (dir.), 2002, Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Seuil.
MOLINIÉ Georges, 1986, Éléments de stylistique française, Paris, LGF.
NEVEU Franck, 2009, Lexique des notions linguistiques, 2e édition, Paris, Armand Colin, collection « 128 ».
TRÉSOR DE LA LANGUE FRANÇAISE informatisé (TLFi) [En ligne].
URL : http://www.cnrtl.fr


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