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Linguistique, musicologie et intersémiotique / Linguistics, Musicology and Intersemiotics


Qu’est-ce que la stylistique ? (Partie I, Cadre théorique : la stylistique de la langue et la stylistique littéraire)

En raison de sa composition hybride, la stylistique est une discipline peu aisée à circonscrire. Les premières pages de l’avant-propos et le titre liminaire, « Une définition introuvable », d’Introduction à la stylistique de Karl Cogard (2001 : 7), sont significatifs de l’étendue et de la complexité du champ disciplinaire de la stylistique.

Quelles sont les composantes de la stylistique ? Quelle en est la visée scientifique ? 

Cadre théorique : la stylistique de la langue et la stylistique littéraire

Les liens entre la stylistique, la rhétorique et la linguistique sont si étroits qu’il est parfois difficile de distinguer ces trois disciplines. Il apparaît d’ailleurs qu’elles n’atteignent leur plein potentiel interprétatif que lorsqu’on puise en chacune d’elle indistinctement, allant même jusqu’à entremêler leurs postes d’analyse. Commençons par un bref historique :

Stylistique

Discipline qui s’est constituée progressivement dans la seconde moitié du XIXe siècle à la jointure entre rhétorique et linguistique, la stylistique voit son domaine de validité restreint tantôt au seul corpus littéraire, tantôt ouvert à tous les usages d’une langue.

Historique

La stylistique s’est développée au XIXe siècle à la confluence de techniques d’enseignement de « l’art d’écrire », issues d’une restriction du champ de la rhétorique traditionnelle, et d’une linguistique, essentiellement allemande, d’orientation psychologique, inspirée en particulier par W. von Humboldt (1767-1835) et H. Steinthal (1823-1899) (Karabétian, 2000). Cette dernière prend la forme d’une stylistique « externe » comparative (en quoi les caractéristiques de la structure d’une langue ou de sa littérature reflètent l’esprit d’une nation ?) ou d’une stylistique des écrivains (en quoi le style d’une œuvre exprime-t-il sa vision du monde personnelle ?). (Maingueneau, dans Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 551)

La restriction du « domaine de validité » de la stylistique « au seul corpus littéraire » ou « à tous les usages d’une langue » a entraîné le développement de deux directions, de deux stylistiques, « considérées comme antagoniques » (Ducrot et Schaeffer, 1995 [1972] : 182), la stylistique de la langue et la stylistique littéraire :

a) La stylistique de la langue, c’est-à-dire l’analyse et l’inventaire de l’ensemble des marques variables (s’opposant aux marques obligatoires du code) propres à une langue donnée : on parle ainsi d’une stylistique du français, de l’allemand, de l’anglais, etc. Dès 1873, Wilhelm Wackernagel, partant d’une distinction entre aspect subjectif (individuel) et aspect objectif (collectif) du style, proposa de réserver le terme de « stylistique » à l’étude des phénomènes du deuxième type, susceptibles d’obéir, pensait-il, à des lois générales (Wackernagel 1873, p. 314-317). Le Traité de stylistique française de Charles Bally (1909) s’inscrit dans cette filiation : Bally veut faire la stylistique de la parole en général, non celle des œuvres littéraires. Partant de l’idée que le langage exprime la pensée et les sentiments, il considère que l’expression des sentiments constitue le propre de la stylistique. (Id.)

La stylistique de la langue :

1) A pour visée « l’analyse et l’inventaire de l’ensemble des marques variables (s’opposant aux marques obligatoires du code) propres à une langue donnée ». La démarche descriptive et non prescriptive de la stylistique permet une liberté d’analyse et d’interprétation. De fait, en tenant compte des « marques variables » de la langue, l’approche stylistique nous permet de nous défaire, du moins dans le cadre de l’étude des discours et des textes, de la contrainte des « marques obligatoires du code », c’est-à-dire de la norme imposée par les traités prescriptifs. 

2) Étudie des « phénomènes susceptibles d’obéir à des lois générales », mais ces lois sont subordonnées à « l’expression des sentiments » (Ducrot et Schaeffer, 1995 [1972] : 182). Dès lors, c’est considérer que l’énonciateur ou le locuteur doit parfois s’affranchir de la norme langagière pour exprimer, pour rendre compte de la complexité du réel ou pour donner à percevoir un autre réel que celui auquel nous sommes habitués. C’est le propre d’une œuvre d’art. Prenons comme exemple le vers 65 de Paris se repeuple de Rimbaud, 

poème dont on n’a pas de manuscrit et pour lequel on se fonde sur les deux publications procurées par Verlaine. Dans la pré-originale de « La Plume » (15 septembre 1890) on a pour ce vers : « La muse t’a sacré suprême poésie » ; or Rimbaud parle de la ville de Paris, il faudrait donc mettre « sacrée » au féminin ; là Verlaine a préféré la faute d’orthographe à la faute de versification (c’était la position de Baudelaire, on le sait), puisque si l’on écrit « t’a sacrée » le vers a 13 syllabes selon les règles classiques de la versification. Par contre, quand il a publié ce poème dans l’édition Vanier des Poésies complètes de Rimbaud, en 1895, Verlaine imprime : « La Muse t’a sacrée suprême poésie », préférant cette fois la faute de versification à la faute d’orthographe. (Fongaro, 1994 : 11)

Le réel exprimé par Rimbaud entraîne de tordre, au choix, les règles de l’orthographe ou les règles de la versification. La démarche stylistique admet à la fois l’existence de lois générales et les entorses à ces lois comme manifestations de l’expression des sentiments ou d’un réel complexe. Elle en fait un double axe d’étude interactionnel tourné, selon l’approche, tantôt vers la notion d’écart, tantôt vers la notion d’appropriation (Jaubert, 2007), tantôt, quand il s’agit des figures du discours, vers les notions de saillance et de variation (Bonhomme, 2005) ou d’hyperpertinence (Gaudin-Bordes et Salvan, 2010). Il ne s’agit plus de pointer un phénomène comme déviant voire fautif mais d’appréhender ce phénomène comme une variation faisant sens et de comprendre son utilisation dans le langage.

La stylistique littéraire

La stylistique de la langue, que nous avons décrite supra, a pour visée « l’analyse et l’inventaire de l’ensemble des marques variables (s’opposant aux marques obligatoires du code) propres à une langue donnée » (Ducrot et Schaeffer, 1995 [1972] : 182), cependant que

[…] l’objet spécifique de la stylistique littéraire réside dans l’étude des propriétés discursives pertinentes du point de vue de la fonction esthétique, ou de la fonction poétique au sens jakobsonien. (Ducrot et Schaeffer, 1995 [1972] : 186)

La notion de fonction poétique du langage a été théorisée par Roman Jakobson et constitue l’une des six fonctions du langage[1]. La notion de fonction du langage est « liée à un postulat de philosophie du langage selon lequel la structure du système linguistique s’expliquerait par ses fonctions, définies comme ses finalités, ses buts : transmettre des informations, agir sur autrui, exprimer ses émotions, maintenir le lien social, etc. » (Maingueneau, dans Charaudeau et Maingueneau, 2002 : 265). Pour Jakobson, « la visée (Einstellung) du message en tant que tel, l’accent mis sur le message pour son propre compte, est ce qui caractérise la fonction poétique du langage. […] La fonction poétique n’est pas la seule fonction de l’art du langage, elle en est seulement la fonction dominante, déterminante, cependant que dans les autres activités verbales elle ne joue qu’un rôle subsidiaire, accessoire. Cette fonction, qui met en évidence le côté palpable des signes, approfondit par là même la dichotomie fondamentale des signes et des objets » (Jakobson, 1963 : 218).

La fonction poétique du langage amplifie tout système de signes (verbal ou non verbal), c’est pourquoi l’objet artistique se prête tout particulièrement aux études (inter)sémiotiques. D’un point de vue méthodologique, l’objet artistique et son message tourné vers la fonction poétique (ou esthétique) du langage, déterminent le choix d’une stylistique littéraire. Les notions opérantes de la stylistique verbale sont notamment transposables au domaine musical (cette question fera l’objet d’autres articles).

Si l’on peut s’interroger sur la spécificité de la stylistique littéraire, sur « le fait qu’elle analyse la pertinence esthétique des faits stylistiques plutôt que leur fonction affective, persuasive ou autre » (Ducrot et Schaeffer, 1995 [1972] : 186), le « plutôt » prêtant ici à discussion, l’importance accordée par cette discipline à l’objet et au langage esthétiques est, en revanche, indéniable. Précisons que cet objet esthétique est la littérature et que le langage étudié par la stylistique littéraire est, logiquement, le langage littéraire :

b) La stylistique littéraire, c’est-à-dire l’analyse des ressources stylistiques supposées propres aux pratiques littéraires. Contrairement à la stylistique des arts, qui s’intéresse aux styles collectifs tout autant qu’individuels, la stylistique littéraire a de tout temps privilégié les œuvres – ou du moins les auteurs – dans leur singularité. En vertu de ce parti pris, et alors que la stylistique de la langue privilégie la notion de choix stylistique, la stylistique littéraire a été et continue souvent à être une stylistique de l’écart, le style littéraire étant conçu comme singularité s’opposant aux normes collectives. Dans ses premières formulations, la stylistique littéraire était aussi une stylistique psychologique puisque la valeur expressive du style était rapportée en général à la psyché de l’auteur. (Ibid : 182-183)

L’objet de la stylistique littéraire est le discours littéraire, la littérature. La question de la littérarité du discours se pose donc comme la condition indispensable à la mise en application d’une approche d’un texte par la stylistique littéraire parce que

1) un texte n’est pas nécessairement littéraire ;

2) le véritable objet de la stylistique littéraire ne serait pas le style mais « le caractère spécifique de littérarité du discours, de la praxis langagière » (Molinié, 1993 : 2) :

L’objet de la stylistique n’est pas d’abord le style, contrairement à ce qu’on pourrait spontanément penser, même si, en revanche, le style peut difficilement s’appréhender autrement que comme objet d’étude de la stylistique (on en reparlera) ; l’objet majeur et éminent de la stylistique, c’est le discours littéraire, la littérature. Plus exactement, c’est le caractère spécifique de littérarité du discours, de la praxis langagière telle qu’elle est concrètement développée, réalisée, à travers un régime bien particulier de fonctionnement du langage, la littérature. Ce qui pose évidemment la question de savoir ce que c’est que la littérature, ou peut-être plutôt ce que ce n’est pas. Puisque ici on ne se livre pas à des états d’âme, on se contentera d’opposer deux cas limites : le mode d’emploi d’une chaîne HI-FI ou le discours d’un responsable politique ou syndical sur le déficit de la Sécurité sociale, ce n’est pas de la littérature ; Phèdre de Racine, les Chants de Maldoror de Lautréamont, les Illuminations de Rimbaud ou un roman de Claude Simon, c’est certainement de la littérature, et à très fort régime. On admettra qu’il existe des quantités de degrés intermédiaires, et qu’il puisse également y avoir des jeux en croisant, si l’on ose dire, plusieurs degrés. Donc on a affaire à du plus ou moins littéraire. (Ibid. : 1-2)

Georges Molinié ajoute plus loin que la mise en œuvre des figures au sein d’un discours contribue fortement à sa littérarité :

Ce qui est sûr, c’est que la pratique figurée détermine l’un des plus forts caractérisèmes[2] de littérarité. (Ibid. : 113)

Dans un article consacré à la notion d’intentionalité, nous développerons la question soulevée par le fait que la « stylistique littéraire était aussi une stylistique psychologique » (Ducrot et Schaeffer, 1995 [1972] : 183). Mais avant d’aborder cette question, précisons la notion de style et la place qu’elle occupe dans l’analyse stylistique dans « Qu’est-ce que la stylistique ? (Partie II : Style et stylistique) ».


[1] Les cinq autres fonctions du langage sont les fonctions émotive, conative, référentielle, phatique et métalinguistique.

[2] « C’est toujours par rapport à un horizon d’attente particulier des récepteurs-lecteurs que doit se réaliser une sorte d’analyse informative et syntaxique destinée à déterminer l’espace libéré à ce qui paraîtra, dans un horizon donné, comme essentiellement et occurremment caractérisant (y compris éventuellement, par exemple, le simple fait de parler de tel sujet). De telles marques, et de telles déterminations de valeur, peuvent prendre le nom de caractérisème. » (Molinié, 1993 : 94-95)

Bibliographie

BONHOMME Marc, 2014 [2005], Pragmatique des figures du discours, Paris, Champion.

CHARAUDEAU Patrick et MAINGUENEAU Dominique (dir.), 2002, Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Seuil.

COGARD Karl, 2001, Introduction à la stylistique, Paris, Flammarion, collection « Champs/Université ».

DUCROT Oswald et SCHAEFFER Jean-Marie, 1995 [1972], Nouveau Dictionnaire Encyclopédique des Sciences du Langage, Paris, Seuil.

FONGARO Antoine, 1994, Rimbaud : texte, sens et interprétations, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail.

GAUDIN-BORDES Lucile et SALVAN Geneviève, 2010, « De la non-pertinence à l’hyperpertinence : intrig(u)antes figures dans Voyage au bout de la nuit », dans D. Denis, A. Jaubert et alii (dir.), Au corps du texte. Hommage à Georges Molinié, Paris, Champion, p. 279-295.

JAUBERT Anna, 2007, « La diagonale du style. Étapes d’une appropriation de la langue », dans A. Petitjean et A. Rabatel (dir.), Pratiques, 135-136,p. 47-62.

JAKOBSON Roman, 1963, Essais de linguistique généraleI. Les fondations du langage, traduction de N. Ruwet, Paris, Minuit.

MOLINIÉ Georges, 1993, La stylistique, Paris, PUF.



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