Le dialogisme est une notion clé en linguistique (énonciative, en particulier) et en analyse du discours.
La notion de dialogisme fait l’objet de plusieurs approches théoriques concurrentes, et nous suivrons celle de Jacques Bres, qui définit le dialogisme comme l’orientation constitutive du discours, au principe de sa production et de sa réception, vers d’autres discours avec lesquels il entre en interaction explicitement ou implicitement. Cette notion est issue des travaux du cercle de Bakhtine (1934, 1952, 1963) qui,
à partir de la fin des années 1920, développe un ensemble de thèses sémiotiques et discursives que nous résumons ainsi : la réalité des pratiques langagières, c’est l’interaction verbale ; et sa forme prototypique, le dialogue de la conversation ; l’énoncé se produit toujours en interaction avec d’autres énoncés, ce qui lui confère sa dimension dialogique. […]
Le dialogisme consiste donc en l’orientation de tout discours […] vers d’autres discours, sous forme de dialogue interne avec ceux-ci, et ce triplement :
- vers des discours réalisés antérieurement par des tiers, le plus souvent sur le même objet,
- vers le tour de parole antérieur de l’allocutaire dans les genres dialogaux et, tant dans le dialogal que dans le monologal, vers la réponse de l’allocutaire qu’il sollicite et sur laquelle il anticipe,
- vers lui-même, le locuteur étant son premier allocutaire.
Cette orientation produit des interactions qui se manifestent à la surface du discours sous forme d’échos, de résonances, d’harmoniques, de voix, pour reprendre les images de Bakhtine, qui font signe vers d’autres discours ; en un mot, sous forme de traces analysables par le linguiste. (Bres, 2017 : 2, 7 et 8).
On parle de dialogisme interdiscursif, pour le premier type d’orientation. Bres propose l’exemple suivant : dans
(1) Non, ce n’était pas mieux avant ! (titre d’article de Le Point, 03/11/2016)
la négation est la marque de l’interaction de l’énoncé avec le discours de la doxa nostalgique passéiste qui enjolive le passé, discours qui se voit de la sorte infirmé. (Ibid. : 9)
La deuxième interaction est celle du dialogisme interlocutif, présent dans l’exemple suivant :
(2) – C’est insensé ! Nous sommes jetés à la rue comme des malpropres par des gens pour qui nous ne sommes que des chiffres sur un compte d’exploitation et qui n’ont jamais vu une machine de leur vie !
Hoffmann dit d’une voix douce :
– Ce qui est insensé, monsieur Format, ce n’est pas que vous soyez jetés à la rue, c’est que vous soyez encore en vie. (Mordillat, Les Vivants et les morts, 2005, cité par Nowakowska)
Le second tour de parole reformule le tour de parole antérieur de l’interlocuteur, en en réfutant une partie (ce n’est pas que vous soyez jetés à la rue) qui se trouve corrigée par l’élément c’est que vous soyez encore en vie.
Enfin, le troisième type de dialogisme est le dialogisme intralocutif :
(3) il y a une route qui vient de la Drôme. Elle vient ! Elle en fait des manières pour venir ! […] Elle ramasse tous les peupliers qu’elle trouve. Quand elle arrive à Châtillon, elle en a plus de deux cents à ses trousses. Deux cents, qu’est-ce que je dis ? Plus de deux mille. (Giono, Les Âmes fortes, cité par Bres, 2017)
Dans les énoncés en gras, l’énonciateur-narrateur reprend sous la forme d’échos ce qu’il a dit antérieurement, soit pour s’en distancier, soir pour le rectifier, en utilisant des modalités d’énonciation appropriées (exclamation et interrogation). Bres note que ces trois types de dialogisme n’ont rien d’exclusif et qu’ils peuvent se combiner dans un même énoncé (une reprise interlocutive est aussi interdiscursive).
Enfin, précisons que la linguistique utilise parfois en concurrence du dialogisme le terme de polyphonie. Bres néanmoins restreint considérablement le champ d’application de la polyphonie à l’interaction de discours superposés, non hiérarchisés, comme dans le lapsus, par exemple, en accord avec l’emploi qu’en fait Bakthine dans ses textes.
Bibliographie
BAKHTINE Mikhaïl, 1970 [1929], La poétique de Dostoïevski, Paris, Seuil.
BRES Jacques, 2017, « Dialogisme, éléments pour l’analyse », Recherches en didactique des langues et des cultures [En ligne], 14-2. URL : https://rdlc.revues.org/1842


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